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Colloque Jean Deny : Les relations culturelles et scientifiques entre Turquie et France au XXe siècle

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Dumézil. Un Loki en Turquie ? (années 1920–années 1970)
Alexandre Toumarkine (IFEA)

26 mars 2010

Les travaux de mythologie comparée et la trifonctionnalité indo-européenne développés par Georges Dumézil sont quasiment inconnus en Turquie, mais il n’en est pas tout à fait de même pour les travaux de caucasologie (principalement en linguistique) du savant, menés lors de séjours en Turquie dans la seconde moitié des années 1920, et surtout des années 1950 aux années 1970. En décembre 1925, Dumézil part pour Istanbul. À l’initiative de Mustafa Kemal, et sur le modèle français, vient d’être créée une chaire d’histoire des religions au sein de la faculté de théologie de l’Université d’Istanbul. Prudent face à d’éventuelles réactions des hommes de religion, Dumézil ne parle pas des religions du Livre et demande, dès la seconde année, à ce que la chaire soit transférée à la faculté des lettres. Il restera six ans en Turquie, jusqu’en 1931. Si Dumézil a des difficultés à travailler sur la mythologie indo-européenne, sans bibliothèque personnelle, la Turquie est le lieu et le moment de sa découverte du Caucase. Or c’est en cherchant en vain ces Ossètes, dont la langue appartient au groupe indo-européen, qu’il découvre à partir de 1927 la nombreuse communauté des descendants d’immigrés tcherkesses et daguestanais réfugiés massivement dans l’Empire ottoman depuis les années 1860. À coté de contacts noués à Istanbul même, il se rend dans des villages de 1929 à 1931. C’est bien sûr le cycle des Nartes, dans ses versions tcherkesses, qu’il entend traquer, mais très vite son intérêt dépasse cette première fenêtre, mythologique, pour un travail linguistique. Son objectif devient l’étude des langues caucasiques, une étude non pas livresque des langues mais telles qu’elles sont parlées, et s’attachant en priorité à celles qui sont le moins connues. Il se lance en particulier dans un travail comparatif, entre les langues caucasiques du Nord-ouest, l’adyghe, l’abkhaze et l’oubykh. Les travaux de Dumézil sur les Lazes, qui parlent une langue du groupe kartvélien, ou sur les Hemşin, arménophones musulmans, leurs voisins, travaux lancés dans les années 1930 et qu’il poursuivra dans les années 1960 à la faveur de ses séjours en Turquie, n’auront jamais l’importance de ceux consacrés par lui aux Tcherkesses et aux Oubykhs. En France, dans les années 1930 et 1940, Dumézil continue à travailler sur le Caucase du Nord grâce aux matériaux accumulés en Turquie et à ses relations au sein de la communauté des émigrés politiques arrivés au début des années 1920, après la chute de la République des Montagnards du Caucase du Nord. C’est à l’incitation de l’un d’eux, Aytek Namitok, établi en Turquie, qu’il décide de retourner lui-même en Turquie pour y étudier l’oubykh, en voie de disparition. De 1954 à 1971, Dumézil se rend, régulièrement, le plus souvent l’été, dans les villages, pour y travailler avec les derniers locuteurs de cette langue, au total une trentaine de personnes. Il mènera aussi des travaux sur des dialectes du tcherkesse disparus du Caucase russe, mais conservés dans l’immigration. Il s’appuie, à partir de 1957, sur les missions faites dans le cadre de l’Institut français d’archéologie d’Istanbul.

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